De la sphère intime au domaine public.

Manifestations, cortèges, carnavals, défilés, en s’immisçant dans les foules qui constituent le corps de ces rassemblements mouvants, Anne De Gelas en dresse des portraits fragmentaires, isole des éléments individuels constitutifs d’un tout dans la singularité de leurs attitudes, de leur façon de s’habiller et de leurs accessoires vestimentaires ou décoratifs. Il s’agit de portraits d’immédiate proximité liés à sa propre présence sur le terrain et une affirmation de son statut de photographe. Les images ne sont jamais volées, elles sont souvent complices d’un regard, d’une attitude, d’un ralentissement, d’un pas sur le côté.

En les présentant sur le même plan que des photos de famille, de voyages et plus rarement de paysages, la photographie les intègre dans les moments publics de sa vie où surgit cependant parfois la sphère de l’intime. Celle-ci révèle de plusieurs genres, tout en ayant souvent à voir avec le voisinage immédiat, qu’il soit professionnel ou privé. Quels qu’ils soient, on relève la même distance complice, la même faculté à les traiter d’un regard sans cesse aux aguets, comme si un sixième sens permettait de déclencher au bon moment. Homogène et diversifiée à la fois, constante et sans cesse renouvelée, la pratique d’Anne De Gelas relève d’une autobiographie livrée en ellipses, par fragments, par sous-entendus visuels. Les images qu’elle associe entre elles et étale sur les murs finissent par former une fresque narrative dont toute fiction est exclue. Si elle est présente, c’est dans les intervalles entre les images, dans les non-dits de l’espace de la cimaise, comme sur la surface blanche de ses cahiers dont les pages sont ordonnées avec parcimonie, alors que ses carnets photographiques ne laissent aucun espace de respiration, la totalité de la page étant occupée par l’image. C’est alors au regardeur de compléter les installations murales en fonction de sa propre interprétation des images qui lui sont données à voir, de sa propre sensibilité et de sa propre histoire.

Il reconnaitra des vues des Bruxelles, de New-York ou de Madrid, humera les sensations de voyages, se remémorera les souvenirs agréables de rencontres familiales, sera réceptif aux moments lumineux ou obscurs de la journée. Il appréciera ces éléments de la vie de tous les jours et de toutes les nuits, ce passage constant entre l’intérieur et l’extérieur, deux situations toujours ancrées dans le quotidien de la photographe. Elle nous montre des bribes de son histoire par le biais de quelques images qui, mises ensemble, racontent plus clairement quelque chose, en veillant « à ce que cela soit comme une boucle, que l’on puisse commencer par n’importe quel côté, qu’il n’y ait pas de début ni de fin ».

Bernard Marcelis
L’Art Même – n° 10