Eloge du murmure au temps des catastrophes

(à ceux qui partent, et à ce qu’ils laissent en nous)

Entre horreur économique et lent désastre écologique, le monde où l’on vit ne semble pas prêter à l’euphorie. Le monde des arts et de la photographie non plus d’ailleurs, gangrené qu’il est par une spéculation, une starification, des prétentions théoriques et des escomptes esthétiques aberrants, desséchants, rébarbatifs. Repli individualiste ? Heureusement, régulièrement, sous le torrent fade de l’indiscernable, de l’indifférencié ou de l’ostentatoire, quelques images – authentiques, fragiles, singulières, durables – continuent à apparaître comme autant de lueurs, à exister avec timidité mais avec ténacité…

William Eugene Smith, accoutumé pourtant au vacarme des guerres et à la jungle du photoreportage, parlait de la photographie comme d’une « petite voix ». Une voix discrète mais essentielle aux oreilles de ceux qui savent l’écouter. Cependant, une petite voix, ça n’a rien de fluet, de geignard, et il faut savoir essorer quelques clichés (et quitter résolument le cadre du photoreportage) au moment de parcourir les albums d’Anne de Gelas, de se pencher à l’écoute de leur mélodie intérieure, de la forme toute différente de témoignage qu’ils portent.

Née en 1966 à Bruxelles (où elle vit), Anne de Gelas compte parmi les artistes les plus touchants et les plus singuliers de la scène belge actuelle. Montré déjà, notamment, à « l’épicerie audiovisuelle » Le Bonheur, à Bruxelles, lors de la 3e édition de la biennale du Condroz (Marchin) sur le thème du… bonheur !, ou édité en larges fragments par la galerie/p , son travail tient la chronique anachronique, tendre et tourmentée à la fois, du petit monde qui l’entoure et des grandes questions qui la tenaillent. A travers des tirages, des croquis, des collages, des notes, des carnets surtout, beaucoup de carnets, elle rassemble les pièces d’un puzzle ou d’une famille (les siens), questionne doucement l’apparence des choses et la présence des êtres, égrène le temps qui détruit, construit et passe parfois à rebours, confronte le monde du visible à celui de ses rêves et se penche avec bienveillance sur les petites choses : celles mêmes dont les jours voire les minutes paraissent comptés, celles qui semblent sortir sans fracas d’un autre temps, celles qui trouvent aussi un écho dans les souvenirs propres et fragiles de chacun d’entre nous… La trouée de l’œil sombre, dans le visage blanc-porcelaine de l’enfant, se fait l’écho inversé de la lune ronde qui perce le ciel nocturne… Les petits moments de joie voire de grâce, dressés comme des châteaux de sable, alternent avec la (dé)construction obsédante de l’image de soi… Le doux contact des peaux répare ou aggrave la brûlure du souvenir… Ventre, paysage, bord de mer. Tout paraît nimbé de songe et l’écriture automatique, lucide et hallucinée, semble alors se lancer aux trousses de l’image mécanique, la traquer dans le repli de ses derniers silences.

Les intitulés de ses travaux récents en collectif (Cris et chuchotements ) ou individuels (Sur une intimité… qui m’inquiète, Le secret ou la question du journal intime…) suffisent à dire l’enjeu de dévoilement que constitue pour la photographe l’acte de création, d’énonciation, d’extériorisation. La dépression, le passé encombrant, la famille, la complexité de vivre en couple… mais aussi la féminité, la séduction, la maternité, le reflux du passé ou le poids nouveau des habitudes : sans auto-apitoiement ni nombrilisme asphyxiant, la conjugaison des images et des textes, ressassant mais jamais répétitive, produit comme malgré elle une jubilation nouvelle, tissée de mots justes et de méprises, de lapsus et d’énormités, de hantises et de cafouillages émerveillés. Colère ou bavardage, douceur et brutalité, suspension du hasard ou dissection réactualisée à vif : l’ombre du texte colle à la lumière de l’image et, s’il n’avait été hâtivement galvaudé dans une récente exposition, on utiliserait bien à propos de ce plongeon en soi et de cet élan vers le monde un double qualificatif : intime et universel…

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Il faudra encore en revenir à la simplicité de l’image, à cet orgueil immense et modeste de vouloir faire tenir en elle un questionnement sur les apparences, un reflet des émotions, une émanation de l’esprit, une fenêtre ouverte sur l’indicible, ou tout simplement un attachement à comprendre et à raconter. Loin de la spectacularisation arrogante et des excès feints, contenus dans des bocaux démesurés et hermétiques (caissons lumineux et coffres suisses, c’est souvent le même combat), il faudra enfin laisser parler un peu plus, un peu mieux, ceux et surtout celles qui se demandent encore ce que photographier veut dire, et qui se le demandent en faisant de la photographie, montrée dans des lieux encore attentifs aux petites voix.

Emmanuel d’Autreppe

article à paraître dans l’art même # 47 (juin/août 2010).

1. Anne De Gelas, Carnets, 2003.
2. Au Centre de la gravure et de l’image imprimée de La Louvière puis au Centre Wallonie-Bruxelles, Paris, 2008.