Tant de vie(s). La littérature arrêtée d’Anne De Gelas

Il revient à Denis Roche d’avoir assimilé la photographie à une forme de littérature arrêtée(1), la désignant comme une narration suspendue, déterminée par les temps d’arrêt imposés par la discontinuité de la prise de vue, dans laquelle le temps vécu, incorporé, occupe une place centrale.

Cette conception, faisant de la photographie une nécessité quasi quotidienne, nous semble trouver un écho direct avec celle d’Anne De Gelas. L’image photographique, chez cette artiste, a trouvé sa place au sein de journaux intimes, de carnets de voyage ou encore de livres d’artiste, à côté de textes, de dessins et d’archives fragmentaires (2). Cette expression, au-delà de l’autobiographie, a toujours été envisagée par Anne De Gelas comme un humanisme, dès lors que cette annotation du quotidien renvoie à un besoin universel chez l’homme de (se) représenter le cours du temps et de sa vie, comme de transmettre. Je ne suis pas l’héroïne de mon travail, il n’y a pas d’héroïne, ni de héros, affirme-t-elle. La narratrice ? Disons que je déroule le fil. Mon corps est mon outil de travail, c’est par lui que j’arrive à exprimer au mieux les sentiments qui me traversent ou me bousculent. Ma matière, c’est ma vie, plutôt la vie, je la raconte parfois par bribes sous un angle choisi selon des thèmes qui me sont chers, ce n’est en effet pas une autobiographie (3).

Cet écho à une condition humaine restituée à travers le prisme d’une individualité trouve un retentissement particulier dès lors que l’artiste va se voir confrontée au décès prématuré de son compagnon, également père de leur fils. Cette année 2010 va marquer un tournant tant personnel qu’artistique, signant le retour de l’autoportrait que l’artiste avait moins pratiqué depuis la fin de ses études de photographie, vingt ans plus tôt. Habitant l’image de sa présence, dont on comprend qu’elle est amputée de celle de l’être aimé, De Gelas accueille aussi celle de son fils, échoués tous deux, suite à la disparition de l’amoureux et du père.

Si l’univeralisme prend ici les traits de l’épreuve du deuil et de l’absence, il est aussi celui de la finitude humaine. Or, cet inéluctable constat de la finitude et du temporaire –du fragment– est précisément au centre de ‘’ontologie photographique, qui viendrait nous rappeler, inlassablement, notre condition à travers celle de l’image même. Comme l’observe Anne-Lise Large, la photographie est tout entière orientée par la question du fragment, aussi bien au niveau du contenu photographique que de la forme : la vie se morcelle dans l’image, mais l’image elle-même est fragment.(…). Il n’y a pas de coup d’essai. Au contraire et à chaque fois, c’est un envoi décisif, définitif –un couperet du renvoi. L’exigence fragmentaire se présente d’emblée comme une rigueur intrinsèque au médium lui-même. […] Et si la photographie se définit plus que jamais comme une pratique de l’exigence fragmentaire, c’est d’abord et avant tout parce qu’on n’en a jamais fini avec l’absence. Nous fragmentons pour « distiller » l’absence, et aussitôt le tout se fragmente sans fin –tout est perdu et tout se fragmente. (4)
Le sentiment de perte transparaît à l’évidence dans le recueil édité en 2013 sous l’intitulé L’Amoureuse. Deux ans plus tard, Mère et fils vient prolonger l’absence par une série d’images qui font état de la vie d’après, reconfigurée, mais laissant aussi percevoir l’enracinement de ceux qui restent dans la vie. Ces deux éditions en noir et blanc, centrées sur le portrait et l’autoportrait rigoureusement mis en scène, faisant la part belle aux zones d’ombre et aux flous, rappellent que le lieu de l’image est lieu d’expérience, et que la photographie s’avère un outil particulièrement adapté à formuler des ressentis indicible verbalement, en une forme de littérature arrêtée.

Danielle Leenaerts

1 ROCHE (Denis), La disparition des lucioles (réflexions sur l’acte photographique), Paris, L’Étoile, 1982, p.99.
2 On mentionnera, parmi cette production, l’édition des Carnets, en 2003, par la Galerie P.
3 Cité in: “Paris: L’Amoureuse, d’Anne de Gelas, L’Œil de la photographie”, http://www.loeildelaphotographie.com/fr/2015/01/28/article/27009/paris-l-amoureuse-d-anne-de-gelas/
4 LARGE (Anne-Lise), La Brûlure du visible. Photographie et écriture, Paris, L’Harmattan (Coll. « Eidos », Série « Photographie »), 2012, p.39-40.

Tant de vie(s). La littérature arrêtée d’Anne De Gelas

Il revient à Denis Roche d’avoir assimilé la photographie à une forme de littérature arrêtée(1), la désignant comme une narration suspendue, déterminée par les temps d’arrêt imposés par la discontinuité de la prise de vue, dans laquelle le temps vécu, incorporé, occupe une place centrale.

Cette conception, faisant de la photographie une nécessité quasi quotidienne, nous semble trouver un écho direct avec celle d’Anne De Gelas. L’image photographique, chez cette artiste, a trouvé sa place au sein de journaux intimes, de carnets de voyage ou encore de livres d’artiste, à côté de textes, de dessins et d’archives fragmentaires (2). Cette expression, au-delà de l’autobiographie, a toujours été envisagée par Anne De Gelas comme un humanisme, dès lors que cette annotation du quotidien renvoie à un besoin universel chez l’homme de (se) représenter le cours du temps et de sa vie, comme de transmettre. Je ne suis pas l’héroïne de mon travail, il n’y a pas d’héroïne, ni de héros, affirme-t-elle. La narratrice ? Disons que je déroule le fil. Mon corps est mon outil de travail, c’est par lui que j’arrive à exprimer au mieux les sentiments qui me traversent ou me bousculent. Ma matière, c’est ma vie, plutôt la vie, je la raconte parfois par bribes sous un angle choisi selon des thèmes qui me sont chers, ce n’est en effet pas une autobiographie (3).

Cet écho à une condition humaine restituée à travers le prisme d’une individualité trouve un retentissement particulier dès lors que l’artiste va se voir confrontée au décès prématuré de son compagnon, également père de leur fils. Cette année 2010 va marquer un tournant tant personnel qu’artistique, signant le retour de l’autoportrait que l’artiste avait moins pratiqué depuis la fin de ses études de photographie, vingt ans plus tôt. Habitant l’image de sa présence, dont on comprend qu’elle est amputée de celle de l’être aimé, De Gelas accueille aussi celle de son fils, échoués tous deux, suite à la disparition de l’amoureux et du père.

Si l’univeralisme prend ici les traits de l’épreuve du deuil et de l’absence, il est aussi celui de la finitude humaine. Or, cet inéluctable constat de la finitude et du temporaire –du fragment– est précisément au centre de ‘’ontologie photographique, qui viendrait nous rappeler, inlassablement, notre condition à travers celle de l’image même. Comme l’observe Anne-Lise Large, la photographie est tout entière orientée par la question du fragment, aussi bien au niveau du contenu photographique que de la forme : la vie se morcelle dans l’image, mais l’image elle-même est fragment.(…). Il n’y a pas de coup d’essai. Au contraire et à chaque fois, c’est un envoi décisif, définitif –un couperet du renvoi. L’exigence fragmentaire se présente d’emblée comme une rigueur intrinsèque au médium lui-même. […] Et si la photographie se définit plus que jamais comme une pratique de l’exigence fragmentaire, c’est d’abord et avant tout parce qu’on n’en a jamais fini avec l’absence. Nous fragmentons pour « distiller » l’absence, et aussitôt le tout se fragmente sans fin –tout est perdu et tout se fragmente. (4)
Le sentiment de perte transparaît à l’évidence dans le recueil édité en 2013 sous l’intitulé L’Amoureuse. Deux ans plus tard, Mère et fils vient prolonger l’absence par une série d’images qui font état de la vie d’après, reconfigurée, mais laissant aussi percevoir l’enracinement de ceux qui restent dans la vie. Ces deux éditions en noir et blanc, centrées sur le portrait et l’autoportrait rigoureusement mis en scène, faisant la part belle aux zones d’ombre et aux flous, rappellent que le lieu de l’image est lieu d’expérience, et que la photographie s’avère un outil particulièrement adapté à formuler des ressentis indicible verbalement, en une forme de littérature arrêtée.

Danielle Leenaerts

1 ROCHE (Denis), La disparition des lucioles (réflexions sur l’acte photographique), Paris, L’Étoile, 1982, p.99.
2 On mentionnera, parmi cette production, l’édition des Carnets, en 2003, par la Galerie P.
3 Cité in: “Paris: L’Amoureuse, d’Anne de Gelas, L’Œil de la photographie”, http://www.loeildelaphotographie.com/fr/2015/01/28/article/27009/paris-l-amoureuse-d-anne-de-gelas/
4 LARGE (Anne-Lise), La Brûlure du visible. Photographie et écriture, Paris, L’Harmattan (Coll. « Eidos », Série « Photographie »), 2012, p.39-40.