Une vie (presque) parfaite
Il en est de la photographie comme de la littérature : il y a des œuvres qui vous appellent immédiatement à elles, qui font trace dès le premier regard et dont l’évidente sensibilité trouve tout de suite en chacun la place qui lui revient. L’univers d’Anne De Gelas, photographe bruxelloise et auteure de carnets intimes qui mêlent le texte, le dessin, la photo, et quelques fragments d’archives de son quotidien, relève pleinement de cette catégorie. En ce qui la concerne, le mot «œuvre» n’est pourtant pas le plus adapté : un mot trop rond, trop fermé, qui cadre mal avec la dimension évolutive et délicatement multiforme de son travail. Car ce que l’on perçoit d’abord de ce qu’elle nous montre, c’est une sorte de vie en résonance, une vibration du temps et de tout ce qui s’y engouffre d’essentiel, par petites touches ou mauvais coups de griffe.
Les carnets d’Anne De Gelas ont donné lieu à plusieurs expositions à Bruxelles ainsi qu’à quelques livres d’artistes pour la plupart épuisés aujourd’hui. C’est donc avant tout par son site qu’il est pour l’instant possible de les découvrir. Le médium est nécessairement restrictif mais offre déjà un aperçu éloquent de la force de son travail. Une bonne nouvelle, enfin : les Editions le Caillou Bleu travaillent actuellement à la publication d’un livre, L’amoureuse, qui sortira cet été. Anne de Gelas y reprend le carnet que l’on peut consulter sur son site, sous le titre d’Une journée presque parfaite.

L’amoureuse sera le livre de l’absence. Le livre d’après. Anne De Gelas a perdu l’homme qu’elle aimait et le père de son fils en avril 2010. Son travail de diariste, ses dessins, ses photographies et ses autoportraits témoignent de la suite, de la vie à vivre après ça, encore dans la brûlure. Mais que l’on ne se méprenne pas, l’exploration de l’intime et du quotidien avait commencé pour elle bien avant cet événement tragique. La mort et la séparation sont venues s’y inscrire, s’imposer dans le cours de l’existence. Le 24 mai dernier, Anne De Gelas était invitée à la librairie photographique Le 29 pour un débat autour de l’autoportrait en photographie avec Cristina Nuñez et Elina Brotherus. A la (drôle de) question qui fut posée de savoir si la souffrance était nécessaire à la création, elle a simplement répondu non, qu’il y avait eu le bonheur et puis la souffrance et que son travail avait suivi la bifurcation prise par le cours des événements. Elle a répondu que sa création pouvait peut-être l’aider un peu à traverser la souffrance mais que celle-ci n’était pas la condition de celle-là.

Pour s’en convaincre on pourra regarder du côté de ses productions d’avant 2010, dont elle livre des extraits sur son site. On y découvre les fragments d’une existence avant la secousse qu’introduira le deuil. Et l’on est déjà surpris par la profondeur de champ qui se déploie autour de cette simple vie-là. On remonte le fil : il y a la maternité, à la fois heureuse et inquiète, quelques scènes familiales, un baiser, une plage triste et déserte, les enfants qui grandissent, la présence diffuse du bonheur amoureux. Une sorte d’album de famille tremblé, légèrement décalé, à la fois simple témoins du vécu mais nimbé aussi d’une poésie singulière, presque d’une forme d’étrangeté. Bien sûr la mélancolie intrinsèque que produit, à rebours, le rendu du temps qui passe n’y est pas pour rien. Mais il y a plus. Tout y semble à la fois brut et pourtant infiniment réinterrogé. Les textes renforcent encore cet effet un peu paradoxal de témoignage direct qui creuserait pourtant le mystère. Les phrases sont souvent hachées, livrées entre des séries de tirets qui en retardent sans cesse la fin. Elles livrent une forme de ressenti immédiat qui reste pourtant en suspens, en question. On navigue à vue sur le fil d’une intériorité qui ne laisse jamais le factuel retomber sur ses pieds. La vérité est là et toujours ailleurs, très proche et très lointaine.
C’est à partir de 2010 que l’autoportrait survient dans le travail d’Anne De Gelas (ou tout au moins dans ce qu’elle choisit d’en montrer). Elle s’en expliquait vendredi en précisant que c’est l’absence soudaine du regard de celui qu’elle aimait qui a sans doute fait naître en elle le besoin d’être regardée, soutenue du regard. Mais que montre-t-on de soi dans un autoportrait : l’intérieur d'un visage ? Un masque ? La frontière entre le figuré et le «défiguré» est sans doute ténue. Dans ces autoportraits, on est frappé par l’intensité du regard, par cette sorte de beauté tragique, de gravité qui habite chacun de ses traits et qui contrastent avec le visage plus doux, plus jeune que l’on découvre lorsqu’on la rencontre. Mais le regard que l’artiste porte sur lui-même peut agir tout aussi bien comme un filtre que comme un révélateur.

Une journée (presque) parfaite, et bientôt L’amoureuse, parlent donc d’une absence à vif. Et l’on est surpris par le mélange de violence et de pudeur avec lequel Anne De Gelas circonscrit ce vide. Le corps est exposé comme le reliquat d’un désir bafoué, il dit le manque, le sexe enfui (on pensera parfois à certains textes d’ Annie Ernaux). Un corps pour rien, soudain condamné à l’inapaisement. Souvent les textes, les dessins, les images semblent monter la douleur à cru, la restituer dans son immédiate brutalité. Ailleurs, le souvenir du bonheur passé, le visage du compagnon disparu ou la présence du fils semblent parvenir à la suspendre momentanément. Car il y a également beaucoup de force et de délicatesse dans ce que les photos d’Anne De Gelas laissent transparaître de la relation mère-fils : on y décèle le poids de l’absence partagée, la place de la pièce manquante, tout autant que les marques discrètes d’une tendresse supplétive.

Ce travail sur l’intime et sur la perte ne manquera pas d’entrer en résonance avec d’autres œuvres. Au-delà de la littérature (où les exemples abondent) on pourra aussi penser à certaines productions de Sophie Calle ou à Irène, le très beau film qu’Alain Cavalier consacra à (l’absence de) sa compagne disparue accidentellement en 1972

Mais Anne De Gelas, à travers ses journaux hybrides, touchants et singuliers, nous dévoile un intimité poétique en devenir, dont le style n’appartient qu’à elle, et qu’il faut se dépêcher d’aller découvrir.

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