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Un moment suspendu avec Anne De Gelas à l’Été 78

“L’Art a toujours été pour moi une façon de survivre”

Il n’existe pas assez de mots, et certainement pas assez de mots justes, pour définir avec précision le travail profondément humain, émouvant et hybride d’Anne De Gelas. Voici donc une tentative de s’en approcher autant que possible, de le frôler à peine, au fil de ses colères et de ses pleurs, de ses ratés et ses désirs, de ses blessures et ses guérisons, de ses apparitions et ses disparitions.

Une anecdote. Il y a quelque temps, Anne De Gelas accrochait ses œuvres pour une exposition. Elle était seule, à part un homme qui nettoyait les vitres. «Pendant longtemps, il ne prononça pas un mot. Mais lorsqu’il termina, il demanda timidement s’il pouvait dire quelque chose. Alors il commença à parler de son pays d’origine, de comment il avait dû partir, se séparer de son père. Je n’ai jamais parlé de cela à personne, dit-il, mais maintenant que je vois votre travail, je sens combien mon pays me manque. »

Anne De Gelas en parle avec tout son cœur et un sens d’émerveillement et de gratitude. Je ne peux m’empêcher de garder le silence quelques secondes. Il y a quelque chose dans le travail d’Anne De Gelas qui vous atteint au plus profond de vous. Quelque chose dans cet enchevêtrement hybride de photos, dessins et mots solidifiés en poème qui éveille la compassion chez les autres. A tel point qu’un homme à qui son père et sa patrie manquent désespérément, peut y retrouver son âme déchirée. Que le Bukavu congolais de l’enfance de sa maman transperce dans les images qu’elle a prises de l’île portugaise de Madère. Que la femme qui a pris soin d’elle pendant son cancer du sein, face à la rudesse de son livre INTERMèDE (un visage de lignes), a été bouleversé et a vu sa pratique sous un autre jour. « Je veux juste partager des expériences de la vie…mais parfois il se passe des choses dans mes images que je ne comprends pas, que je ne peux pas expliquer, que je ne veux pas expliquer. »

INTERMèDE (un visage de lignes), le livre et l’exposition du même nom à la Châtaigneraie à Liège, se sont concrétisés juste avant le premier confinement, au moment où “Zone de confort” son exposition actuelle à l’Été 78, prenait forme. Dans le silence. « Je ne réussissais simplement plus à dessiner. Je dois dessiner de manière assez régulière sinon je perds la main. Peut-être cela avait-il à voir avec le fait que je venais de terminer un cycle à la Châtaigneraie ou parce que cette fin, qui est toujours difficile, coïncidait avec la période de temps suspendu dans laquelle nous nous sommes tous retrouvés et l’espace qui s’est refermé autour de nous. »

UN SOUVENIR
Le besoin de dessiner – « dessiner me détache de la réalité, me projette dans un autre temps” – a amené Anne De Gelas sur sa terrasse plein sud. “J’ai placé quelques objets que j’avais autour de moi, des figurines d’animaux, des petites poupées, sur la table de ma terrasse. Ce fut une révélation : dans le soleil, les ombres nettes de ces objets sont passées en premier plan. J’ai vite perçu qu’elles étaient importantes, qu’elles exprimaient le sentiment de peur que je ressentais de plus en plus. A cause de la situation dans laquelle nous nous trouvions, la vulnérabilité des autres était soudain mise à nu, je me suis sentie impliquée en tant que femme, mère seule/célibataire, envers leurs histoires, mais aussi par ce que la vie met sur notre chemin chaque jour : le désir, la solitude, l’isolement…Parfois la sensation que quelqu’un allait s’introduire dans la maison s’emparait de moi. Sans aucune raison, c’était une ambiance qui planait pendant des jours, un moment suspendu, comme si quelque chose allait se passer. Tout cela a fini par s’installer dans mes dessins. »

Les scènes qui se sont gravées de manière éphémère sur la table de la terrasse et qui se transformeraient finalement en dessins, à la fois enfantins et oppressants, étaient formées de petites poupées, qui ouvraient une autre dimension. « Elles m’ont catapultée vers mon enfance. Mon grand-père vendait des poupées comme celles-là, habillées en dentellières, dans les magasins de souvenirs qu’il avait à la gare de Bruxelles Nord, Bruxelles Midi ou même Anvers. J’y ai passé de nombreuses journées, parce que quelqu’un devait s’occuper de moi pendant les vacances lorsque mes parents devaient travailler, et je n’aimais pas aller aux camps. C’était magique, j’adorais l’ambiance des gares. C’étaient des magasins tout petits en réalité, plutôt des comptoirs, dans lesquels mon grand-père vendait toute sorte de souvenirs, de jouets, de bijoux… J’ai de très beaux souvenirs des moments où ma grand-mère, ma mère, ma tante, ma sœur et moi assemblions ces poupées, que nous les habillions et nous les mettions dans des boîtes pour les vendre. Cinq femmes, assises à une table, occupées à travailler avec leurs mains tout en papotant sans arrêt. Comment, autour de cette table, ces gestes sont devenus des automatismes, laissant la place à quelque chose d’autre. Tout cela s’est entremêlé dans ces scènes. »

« Zones de confort » est un magasin de souvenirs tellement merveilleux, un bal inquiétant de souvenirs, d’ambiances, d’impressions, de sensations et de pensées. « Avec des souvenirs fabriqués je l’avoue, mais ils me rattachent aux autres. Ils créent des histoires. Comme l’album de photos qui faisait partir ma grand-mère dans de longs récits. Ou comme des rêves. Je suis une rêveuse, j’aime dormir. Dans mes rêves, je retrouve mes morts : ma grand-mère, mon grand-père, mon amour… La nuit a toujours été une deuxième vie importante pour moi. Pendant le confinement, j’avais parfois le sentiment que j’étais plus vivante dans mon sommeil, parce qu’au moins là, je bougeais. »

UN FRISSON, UN TREMBLEMENT
« Zone de confort » est un espace temps, mouvant et émouvant. Lorsque vous entrez, vous êtes accueilli par la voix d’Anne De Gelas qui lit des extraits de son journal (qui sont également imprimés sur une grande feuille), mêlés de sons de sa maison qu’elle a choisis, sons qui se rapprochent de plus en plus. Cette couche intangible glisse tout naturellement vers les dessins extraits de ses carnets – « moins définitifs, plus énigmatiques” – et des photographies présentées en petit format – “prises pendant le confinement, mais aussi des images antérieures qui sont devenues des symboles ». Des images qui dans ce nouveau contexte sont soumises à de légères variations, glissent, s’approchent et s’évaporent de manière significative.

Le travail d’Anne De Gelas est comme une apparition continue, une possibilité, un moment suspendu. Chargé d’une essence, un doute scintillant, une friction, une ambiguïté. « Comme un frisson, un tremblement, il est vivant. L’incertitude, le doute est quelque chose de vivant ». Comme l’hybride dans lequel elle se déplace de façon vulnérable et ludique. « J’ai dans le passé fait un travail, Collision (2001), avec Thierry, mon amour, dans lequel nous avons laissé les choses entrer en collision juste pour voir ce qu’il arriverait. Chaque fois, c’était quelque chose d’entièrement différent. Nous étions juste heureux d’être là. J’aime les choses qui peuvent continuer sans fin. »
Malheureusement, cela n’empêche pas que les choses se terminent. En 2013, Anne De Gelas publia L’Amoureuse, un tournant dans son travail, son âme, son cœur. « J’ai travaillé à ces carnets depuis 1996-1997, des carnets dans lesquels j’écris, je mélange et je provoque des collisions jour après jour. Depuis L’Amoureuse, ce processus s’est précisé et approfondi. Je voulais aller vers quelque chose de plus essentiel.” »

Dans le livre, on la découvre abattue, comme un corps ravagé par des sentiments déchirants, qui a le désir et l’amour de donner, mais se heurte à un vide – son amour qui s’écroule devant elle et leur fils d’un AVC sur une plage de la mer du Nord. « Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que je n’étais plus capable de photographier que moi-même. C’est devenu clair qu’il me manquait son regard sur mon corps. Je pense que cette présence importante d’autoportraits – ce qui n’était pas une chose nouvelle pour moi, j’avais déjà fait des autoportraits pour mon travail de fin d’études, provient de ce besoin de retrouver son regard. »

PRESQUE RIEN

Mon regard peut reposer longtemps sur cette peau, la peau sur laquelle Anne De Gelas laisse le temps s’installer, continuer, transformer, décliner. « Je me vois dans ces photos, mais je vois aussi de la distance, un regard différent dans mes yeux. Je deviens un certain moi, une sorte d’abstraction, une performance, une essence, qui à ce moment-là pourrait être moi ou l’autre. Le temps qui s’écoule entre le moment où l’image est prise et où on la montre permet un détachement. De cette façon, les autoportraits et les autres photos (des images de paysages vides et d’objets immensément animés) sont au même niveau. Il y a des images qui me sont pénibles, qui nécessitent de nombreuses années avant que je puisse les regarder, mais ce ne sont pas nécessairement des autoportraits. »

C’est parce que tout dans l’image baigne dans ce noyau paradoxal du corporel et de l’énigmatique. Tactile et éphémère, comme la photo, le dessin, le mot, le livre. La seconde peau. « Le grain et le noir et blanc sont importants pour moi, mais également la pellicule, le matériau, la limitation du nombre de photos, la concentration qui résulte de cette limitation, et ensuite le toucher du livre. »
« Ce corps ressent, plutôt qu’il ne voit. C’est ce que je sais de plus sincère, cela permet de dire ce qui ne peut être dit. Même si les moments que je photographie – de moi-même, mon fils et moi (comme dans l’émouvant Mère et fils) – n’existent souvent que dans cette image. Il y a de la préparation, de la mise en scène, il y a de la fiction qui mélange souvenirs, avec rêves, avec coïncidence, mais ce que je ressens à ce moment est toujours très vrai. Quelque chose se passe en effet. » Quelque chose à travers lequel les accrocs de la vie de tous les jours deviennent visibles.

« Les gens me demandent souvent si j’ai refait ma vie à travers mon travail.” dit Anne De Gelas, “J’ai toujours trouvé cela une idée horrible. Refaire ma vie, qu’est-ce que cela veut dire ? Non, j’ai continué ma vie. J’ai fait L’Amoureuse parce que c’était un moyen de survivre. J’ai l’impression que l’art a toujours été pour moi un moyen de survivre. C’est là où je range les choses pour continuer. »

Et ainsi la douleur repose à côté du confort, la colère à côté du désir, la fugacité à côté de la lumière. « C’est l’un à côté de l’autre, l’un au-dessus de l’autre. C’est dans mes textes, dans lesquels je gratte couche par couche et j’efface l’anecdotique. C’est dans mes dessins, dans les collages que je fais, où blessure et guérison, erreurs et nouveaux commencements reposent l’un sur l’autre. Comme des couches, où les choses continuent, mais où un retour vers le passé reste possible. »

Comme un souvenir dans lequel l’extraordinaire et le presque rien se côtoient. L’extraordinaire du presque rien. Mon regard se pose sur presque rien, et cela me prend aux tripes, retourne mon âme, me submerge et me laisse sans défense. “Ce qui me touche le plus, c’est justement ça : ces petites choses, ces gestes, ces objets de tous les jours, que l’on remarque à peine, qui apparaissent et disparaissent et remplissent en réalité toute la vie. C’est le fil tout fin sur lequel on marche.”

Ce que la vie nous offre est suffisant pour remplir cette vie. Le néant devient miraculeux, la vie lumineuse, le souvenir possible. C’est cette possibilité, fondée dans l’émerveillement, cultivée dans la générosité, la chaleur, la vulnérabilité et le doute, dont regorge le travail d’Anne De Gelas. Le vide en tant qu’espace pour une vie pleine. “Dans l’art, on dépose son bouclier”. L’art est une résistance sans défense. Résister c’est exister. A fond, ouvert et nu, vulnérable et grandiose. Là, dans cette lumière entre les ombres, il arrive des choses que je ne comprends pas, que je ne peux pas expliquer, que je ne veux pas expliquer.

Kurt Snoekx