«Et s’il n’y a plus…», se demande la photographe.

Comment dire l’autre par-delà son absence, comment continuer à vivre là où il n’est plus?... Comment malgré tout parler, répondre à celui qui a brusquement quitté le cadre, s’est effacé de l’histoire à raconter?... Poursuivre le récit de famille, même si la famille est un puzzle incomplet
(ne l’a-t-elle pas toujours été?), poursuivre l’amour sans cesse inachevé, retrouver parmi les décombres le fil de la curiosité, de l’émerveillement...

Au-delà du deuil et la perte, au-delà d’une journée pour atteindre au lendemain, comme elle l’a toujours fait et le fera toujours, Anne De Gelas écrit, photographie, dessine, effeuille, égrène, recoupe, respire, rêve, crie, murmure et vous coupe le souffle. Tant de beauté et d’émotions contenues dans un monde si simple, dans les petits êtres immenses que nous sommes tous...
tant de hantises et d’éblouissements.

Certes, l’univers de la photographe s’est, à certains égards, radicalisé: équarrissage des arbres, des bêtes, des sentiments. Tentatives d’autoportraits – peinture flamande tremblée et corps dévoilé davantage qu’auparavant, probablement, dans un mélange d’inquiétude et de courage. Des mains nombreuses dans ses images se tendent, se trouvent et se perdent, se caressent ou tâtonnent. Posent des questions dont la réponse n’est nulle part – mais au bout d’une main, on le sait, même invisible, il y a toujours un enfant à ne pas perdre. Les hallucinations nocturnes ne se font pas plus clémentes, au contraire. Mais à la brume des sentiments qui gagnent le paysage répondent toujours des trouées de lumière et encore, ici, un vocabulaire nouveau, baigné de couleurs, de nostalgie mais aussi d’apaisement. Même si l’ombre de l’absent plane encore et s’imprime...
Tout est rêve, tout est vrai; intemporel, bien plus qu’anachronique. Et s’il n’y a plus, il y aura, tentera-t-on de lui répondre. Et la main à nouveau se tendrait vers demain, vers ses lueurs promises, ses moments retenus, poignée de groseilles à maquereaux ou bulle de savon.

Mais Anne n’a attendu personne pour, d’elle-même, rouvrir la fenêtre. Ouvrir la fenêtre de
soi-même: étrange double sens, à double battant. Tout n’est plus là, mais rien n’est perdu. «Se fondre dans l’euphorie des visions multiples – homme à la faux tu ne m’as pas fermé les yeux – vêtue de ce gain de vie, je reviens à tâtons heureux au monde».

Emmanuel d'Autreppe