LES CHUCHOTEMENTS D'ANNE DE GELAS


‘images miniatures pour évoquer ce temps impossible à retenir’

Dès l’entrée dans la galerie du Botanique, l’accrochage surprend. Des petits tirages, à peine plus grands que des contacts, éparpillés sur les murs blancs. Assemblages, mini séries qui semblent flotter éternellement dans l’espace comme des notes sur une portée. De courtes phrases dont chaque image tiendrait lieu de mot et qui, ensemble composent une ballade.

Cet agencement induit naturellement une narration ouverte, comme si on pouvait entrer dans l’histoire à tout moment, comme si chaque image pouvait figurer une introduction aussi bien qu’une conclusion.

Lecture circulaire

La lecture se rapproche de celle des mandales, ces représentations circulaires de l’univers courantes dans l’iconographie bouddhiste. Ni début, ni fin. Et, de fait, il s’agit bien d’une œuvre en cours, d’un « work in progress » inachevé puisque inachevable. Certaines des photographies exposées ici l’étaient déjà en mai dernier, à la maison Pelgrims, dans le cadre du Parcours d’Artistes saint-gillois. D’autres s’y sont ajoutées, strates logiques dans cette construction évolutive. Un jour, Anne De Gelas aura sans doute accumulé des milliers d’images comme celle-ci et pourra les remontrer sans risque de redondance.

Ce dont nous entretient la photographe, c’est de la vie, et l’on comprend assez vite que rien n’est simulé dans cette confession volontaire, qu’il s’agit d’un geste cathartique, essentiel.

Si le chuchotement prévaut dans cette mélopée lancinante, si l’heure est aux demi-teintes, si tout est suggéré, évoqué tout bas plutôt que dit à voix haute, Anne De Gelas nous entraîne pourtant au cœur des choses, au plus profond de ses nombreux tourments. Plusieurs chapitres s’entremêlent qui traitent inlassablement de la relation à l’autre. Celui qu’il faut quitter, celui qu’il faut retenir, celui dont le souvenir nous hante, celui dont l’absence reste une entaille.

Arrêter le temps

Impossible quête que cella qui consisterait à vouloir arrêter le temps, à même le suspendre. Tout au plus peut-on espérer en figer quelques instants, pour que leur image fugitive s’imprime dans la mémoire. Moments de sensualité, réunions de famille, objets du quotidien, paysages sans importance, geste sans éclat. La vie. Avec comme fil rouge, une ponctuation, des panoramas de la mer du Nord, cette immensité grise qui toujours calme les angoisses.

Il y a l’enfance, aussi, presque omniprésente. Celle de la photographie et les autres, celles d’aujourd’hui qui renvoient à ce passé qui, inexorablement, s’efface. L’enfance, à la fois enfer et paradis perdu, moment fondateur qui déterminera ce qui viendra ensuite.

Echappées
A coté de l’échappée dans le temps, il y a celle dans l’espace, là où l’herbe serait plus verte. Partir et revenir. Gares, avions, routes.
Etre ici et ailleurs, sans que cela ne change rien à l’essentiel, puisque quelles que soient les circonstances, les points de fuite, nous restons tels qu’en nous-mêmes. Anne De Gelas observe, s’observe et livre des bribes de son intimité au spectateur dont elle fait un confident autant qu’un témoin. Minuscules carrés, infimes rectangles de papier, pages de carnets dont on ne peut percer les secrets mais qui, sur les lèvres, nous renvoient à notre propre histoire.

Au fil de la promenade, de scène en scène, bercés par un climat tantôt onirique tantôt bien réel, on est touché par cette impudeur qui ne dévoile pourtant rien, par cette mise à nu d’une existence que l’on devine secoué d’autant de parts d’ombre que de joies simples.

Alain D’Hooghe